Introduction

Par le Grand Dictionaire françois-latin (GDFL), nous entendons l'ensemble des rééditions du Dictionaire françois-latin de Robert Estienne qui, de 1593 à 1628, parurent sous les titres spécifiques du Grand Diction(n)aire françois-latin, Nouveau Dictionnaire françois-latin ou Grand Dictionaire françois, latin et grec [1]. Il mérite notre attention dans la mesure où, concurrençant le Thresor de la langue françoyse de Jean Nicot (1606), il continue à recenser et à illustrer le lexique français de la deuxième moitié du XVIe siècle et du XVIIe siècle naissant. Les préfaces, les unités répertoriées et les méthodes de description constituent un apport à l'histoire du lexique et de la lexicographie français et des conditions de production.

Jusqu'à une date récente [2], l'identité du GDFL était mal établie. Les raisons principales en étaient que, d'une part, venant du Dictionaire françois-latin (DFL) et portant sur son titre le nom de Nicot, il se voyait confondre et avec le DFL et avec le Thresor ; et, d'autre part, le nombre d'exemplaires connus est extrêmement réduit par rapport au grand nombre de parutions et à la complexité de la filiation des éditions [3].

Ainsi, non seulement l'appellation  le Dictionnaire de Nicot  est employé pour le GDFL comme pour le DFL de 1573 et le Thresor [4], mais encore il arrive à Nicot de se voir attribuer une préface d'imprimeur de 1609 [5]. Les différents titres sont confondus : en 1904, Beaulieux attribue le titre de  Dictionaire françois-latin  au GDFL paru en 1607, 1608, 1609 et 1614, celui de  Grand Dictionaire françois-latin  au GDFL de 1593, 1606, 1614, 1618, 1625 et 1628 ; en 1927, il donne le second au GDFL entre 1607 et 1628 [6]. Wartburg classe l'édition du GDFL de de Brosses 1614 sous le titre  Thresor de la langue françoise  [7]. Les quelques exemplaires de Paris étant les plus connus, on leur accorde souvent une importance démesurée : ainsi, Brunet, et, à sa suite, Graesse, Lanusse et Brandon [8], font commencer le GDFL en 1609, date de la première parution à exister en bibliothèque à Paris. De la même façon, Quemada attribue au libraire Nicolas Buon, chez qui paraît en 1614 une réimpression de l'édition de Poille : a) la préface de l'imprimeur, Jean Du Carroy, qui date de 1609 et plagie celle de Stoer qui, elle, remonte à 1593 et se fonde à son tour, à la fois sur la préface du DFL de 1573 et sur l'épître dédicatoire du DFL de 1564 composées toutes deux par Dupuys ; b) des éléments de vocabulaire annoncés dans le titre de Voultier 1612 et, avant lui, dans ceux de Baudoin 1607 et Stoer 1610 ; c) une réédition du GDFL [9].

Le premier chapitre de cette étude est consacré à la détermination de la provenance du GDFL et à celle de la filiation des différentes éditions. Nous faisons ceci à partir d'un examen comparatif des pièces liminaires ou annexes et du contenu du texte du dictionnaire proprement dit pour chacun des exemplaires connus. Dans le deuxième chapitre, nous faisons une appréciation de l'apport de chaque édition, principalement dans les domaines du lexique français et de la méthodologie lexicographique, et secondairement dans d'autres domaines – le latin et le grec, par exemple – qui peuvent marquer une édition. Le troisième chapitre enfin tente une synthèse du deuxième en faisant le bilan de l'apport lexical et méthodologique des différentes éditions et du GDFL dans son ensemble. Il essaie de placer le dictionnaire dans le contexte de son temps par un examen de son public et des conditions de production et un rappel du climat linguistique, pédagogique et idéologique. Il se termine par un regard jeté sur les traces qu'a laissées le GDFL dans les dictionnaires qui sont venus après lui.