4. Le texte comme dictionnaire et corpus

Jusqui'ici nous avons utilisé les termes de consultation et de lecture dans le contexte du dictionnaire imprimé, unique forme des ouvrages d'Estienne et de Nicot avant les années 1980. Appliqués au dictionnaire électronique, ils ont un sens différent: la nomenclature consultable devient celle de tous les mots de texte, mots en mention ou en usage, mots français ou non français; la lecture est celle des résultats d'une consultation, d'une requête. Les "découvertes de lecture" se prêtent dorénavant à une stratégie de dépistage; la présence ou l'absence dans l'ordre alphabétique de tel ou tel élément est immédiatement perceptible. Le dictionnaire fonctionne à la fois comme description métalinguistique et corpus linguistique.

L'ensemble des occurrences d'un mot dans le dictionnaire fournit la matière d'un super-article composé des éléments présentés dans la nomenclature consultable et de ce qui se trouve ailleurs -- items cachés, éléments oubliés ou négligés. Soit, dans le Thresor, le substantif arme/armes, dont la fréquence sub voce est 53 (arme 0, armes 53 s.v. Armes) et ailleurs 329 (arme 19, armes 310). [1] L'article ARMES du Thresor donne la catégorie grammaticale ("f. & pl."), une étymologie ("de Armus Latin"), plusieurs sens militaires ("Tantost signifie les bastons de guerre offensifs, que nous appelons Armes offensiues" /./ "Le mot est aussi prins pour armes defensiues, qu'on dit habillements de guerre" /./ "On prend aussi ce mot pour le blason, enseigne, cognoissance, deuise ou emprinse d'vn gentil-homme"), des syntagmes (dont "faire armes", "fait d'armes", "homme d'armes", "pleines armes", "chef d'armes", "faire armes à outrance") et des espèces ("comme espées, dagues, poignards, masses, haches, becs de faucon, lances, halebardes, iauelines, arbalestes, hacquebutes" pour le premier sens, "comme corselets, heaumes, hauberts, mailles, plastrons" pour le deuxième); les sources citées comprennent Gaguin et Amadis. Ailleurs dans le dictionnaire on rencontre le singulier arme, d'autres syntagmes (dont "arme d'haste", "arme de traict", "armes courtoises", "frere d'armes", "par force d'armes", "cotte d'armes"), des sens non militaires ("que les Veneurs portent à la chasse", "des bestes", "En venerie: sont les deux dents de dessous du sanglier"; à noter que ND 1573 avait ce dernier sens dans le premier alinéa de son article ARMES) et d'autres espèces ("harquebouse, pistole, espieu", "ventaille, bassinet, cappeline, corps de cuyrasse ou hallecret, brassals, cuyssotes, greues"); parmi les sources citées, en plus de Gaguin et d'Amadis, on trouve Lemaire, Gilles et Monstrelet.

La création d'un super-article, ou article composite, pose plusieurs types de problèmes. D'abord, celui de l'analyse des occurrences en usage, problème commun à toute description lexicographique fondée sur un corpus de discours écrits ou parlés. Ensuite celui de la description d'un corpus historique dont le descripteur (moderne) n'a qu'une compétence partielle (davantage métalinguistique que linguistique). Dans le cas du Thresor, les descriptions métalinguistiques sont rarement complètes; elles sont tantôt le fait d'Estienne, tantôt de Thierry, tantôt de Nicot, tantôt un mélange dû à plusieurs rédacteurs; une description peut contredire ce qui est dit à un autre endroit du même article ou à un autre endroit du dictionnaire; [2] elle peut contredire certains usages du texte dictionnairique (le dictionnaire-corpus) [3] ou du moins en refléter une analyse trop particulière, contraignante. [4]

Soit le syntagme Officiers d'armes et le sens armes = "combat". S.v. Armes, le Thresor dit:

définition restrictive comparée à ce qu'on lit s.v. Officier: Le sens armes = "combat", n'est donné explicitement ni s.v. Armes -- ND 1573 cependant y avait défini un des sens d'armes "faicts de prouesse & chevallerie", définition que N 1606 réserve pour faits d'armes --, ni ailleurs, mais il est implicite dans plusieurs contextes, par exemple dans les syntagmes cessation d'armes (s.v. Treve) et surseance d'armes (s.v. Pourparlé et Traicté).

Le super-article ARMES (donné dans une fenêtre à part pour en améliorer l'interrogation) essaie, avec plus ou moins de bonheur, de rendre compte de toutes les occurrences du substantif arme/armes en mention ou en usage. Le sommaire (à gauche) renvoie au traitement complet (à droite) de chaque sous-division, lequel renvoie à son tour au texte du dictionnaire (en bas).

Il est évident que le seul ensemble des contextes du mot arme(s) (corpus formel) ne suffit pas pour épuiser le champ 'arme(s)'; à ce premier ensemble il faudrait ajouter les contextes où arme(s) n'est représenté que par son signifié (corpus sémantique). Soit, par exemple, l'article TESTIERE: testiere y est défini "signifie generalement tout habillement de fer pour couurir & defendre la teste de l'homme de guerre", ce qui correspond à la définition donnée pour armes au sens de "armes defensives" ("Le mot est aussi prins pour armes defensiues, qu'on dit habillements de guerre" s.v. Armes). Suit une énumération d'espèces de têtière: "Heaulme, Salade, Casque, Morrion, Bourguignotte, Cappeline, & coiffe de lame de fer, ou de maille, & iazeran, n'en sont, à proprement le prendre, que les especes".

La liste des articles dans lesquels figurent les occurrences d'un mot lexical donne souvent, cependant, une bonne idée de son champ morpho-sémantique. Par exemple, pour le substantif arme/armes:

En revanche, la liste des articles où figurent les occurrences d'un mot comme article -- dont le sens métalinguistique est à chercher ailleurs que dans l'article ARTICLE -- ne reflète son champ sémantique que lorsque le mot-vedette est lui-même un mot métalinguistique. S.v. Article (article hérité d'Estienne), on ne trouve qu'une étymologie ("vient de Articulus") et 17 items bilingues relevant de la terminologie de la procédure ("Vn article d'vne loy ou autre chose, Caput legis", etc.). Ailleurs, on rencontre: SYNCOPE, autre mot métalinguistique, bien que figurant dans la nomenclature consultable, n'y a aucun signifié explicite: son article ne comprend que la seule adresse. [6] Dans l'ensemble du texte, ce nom féminin a une fréquence de 106 (sincope 1, syncope 103, syncopes 2). [7] Ses emplois textuels comprennent les suivants: D'autres mots n'ont aucune mention dans la nomenclature consultable. Par exemple, y manquent les mots en sim-/sin-/sym-/syn- suivants: Ou encore les mots en -teur(s) suivants: